Le monologue du Babyfoot

Par Shirley Almosni Chiche, Recruteuse de légende et auteur du désormais culte "Les joies du recruteur".

Bonjour je m’appelle Babyfoot, baby pour les intimes. Je ne suis plus tout jeune ici. On me connait. On me reconnaît de loin. On m’a usé et souvent déplacé. Il y a quelques années maintenant, je suis arrivé au milieu de l’open space, naïf, nouvelle icône de la modernité, comme un Messi sans son ballon, comme un baby sans projection, et surtout comme un lot de consolation. On me prétend des qualités pour créer du bonheur au travail. Mais là, je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Comme l’open space, j’ai grandi avec une équipe composée d’une brochette de joueurs. Dans les débuts, je me suis dit, rapidement : « c’est fou comme nous nous ressemblons tous ici ! ». D’ailleurs nous étions tous vêtus du même polo de la fameuse « Dream Team », souvent alignés, tous les jours, au même endroit, sans jamais se regarder. Comme l’open space, nous nous disions souvent : « c’est trop d’la balle ici ». Nous la lançons par moment, grâce à des mains, venues d’ailleurs, bien habiles. Puis, par moment, nous restions de longues heures immobiles, comme inanimés. C’était assez flippant d’ailleurs. Je me demandais vraiment si nous étions humains lors de ces parenthèses de vie sur le terrain. Il n’y avait pas une mouche qui volait. Comme l’open space, nous aimions nous donner de beaux challenges avec toujours cette envie de gagner. Contre qui ? Nous ne l’avons jamais su. Mais ça parlait fort au-dessus de nos têtes. Ça faisait même des cris d’animaux. Nous savions qu’il se passait quelque chose d’important. Les gens, au-dessus, attendaient beaucoup de nous. Dans ce moment-là, nous étions vraiment contents d’exister, d’apporter notre « pied » à l’édifice. Nous agitions énergiquement nos bras, nos jambes. Les coups étaient très tactiques, bien huilés, surprenants parfois selon le meneur qui nous drivait dans le jeu. En revanche, il arrivait, parfois, que nous soyons menés par un boulet. Il essayait du mieux qu’il pouvait mais il n’avait pas assez d’expérience. Ça se sentait dans le jeu et c’est toute l’équipe qui perdait. Le choix du meneur était très important. Nous pouvions perdre beaucoup de points dans ce moment-là. Nous criions pour dire d’arrêter mais personne ne nous écoutait. Quelquefois, c’était l’expert qui nous menait. Tout le monde le connaissait. Il avait le kicker dans le cœur et il ne tolérait aucune erreur. Comme l’open space, nous étions aussi rarement menés par des femmes. Pour quelle raison ? Je l’ignore. De ce que j’entendais, il n’y avait pas toujours de la place parmi les meneurs et comme souvent, il était difficile de s’imposer. Comme l’open space, il pouvait y avoir de mauvais meneurs, ceux qui jouaient contre leur camp par manque de qualité dans le jeu et par manque d’implication. Ça arrangeait souvent l’équipe adverse qui nous remerciait sans le dire. Comme l’open space, les meneurs étaient toujours les mêmes. Ils finissaient par nous connaître par cœur, nous aussi. Ils nous demandaient toujours les mêmes choses. Ils étaient souvent pressants sur le terrain, sans se fatiguer. Ils n’en branlaient pas une en usant souvent le manche. Comme l’open space, nous renvoyons une image vraiment fun, cool, accessible, jeune et dynamique. Nous étions régulièrement mis en valeur sur les photos et vidéos corporate comme marque de différenciation. On nous demandait souvent de faire venir de nouveaux supporters dans notre équipe mais ils avaient du mal à voir en quoi nous étions vraiment différents. Comme l’open space, nous pensions être uniques, représenter une équipe neuve, avec les crampons bien solides. Puis, finalement, nous ressemblions beaucoup aux autres baby-foot présents dans les autres open spaces. Que l’on soit ici ou ailleurs, nous faisions approximativement la même chose. Il y avait juste une moquette plus confortable et des mains toujours aussi sales. Comme l’open space, nous avons demandé plus de reconnaissance. Nous souhaitions exister individuellement, avoir des noms et des prénoms, ne pas être juste considérés comme des numéros. C’est à peine si nous avions droit à un bonjour. Comme l’open space, nous étions plus du soir que du matin pourtant un petit footing matinal n’aurait pas fait de mal. Le pause déjeuner, aussi, a longtemps été un moment propice au jeu. Mais, malheureusement, les moments ensemble se faisaient de plus en plus rares. Comme l’open space, nous étions un effet de mode, des éléments incontournables comme bâtisseurs de l’entreprise, de sa culture, de son ADN. Mais maintenant, les personnes ont grandi, alors que nous, nous sommes tous restés au stade de baby. Ou alors nous sommes devenus de vieux joueurs, ringards. « On s’en foot de nous ». D’ailleurs je le vois. Nous avons été remplacés par des choses plus réelles, plus humaines et en même temps plus virtuelles comme les joueurs sur FIFA et PS4. Ils nous ressemblent beaucoup. Ils savent faire plus de choses en moins de temps. Ils ont de vrais prénoms eux. Ils chantent la musique patriotique, sans le cœur humain mais bon…Ils vendent plus de rêves que nos pieds collés comme de vieilles figurines Playmobil. Ils sont plus faciles à manier, à manipuler. Ils sont permutables, éphémères, branchés tels des robots dociles. Comme l’open space, nous étions, petit à petit, devenus encombrants, relayés au rang de mobilier de décoration et non plus moyen de distraction. Les personnes nous voyaient toujours mais elles passaient à côté de nous, comme ces feuilles qui frôlent les arbres que ces derniers ont laissé tomber tel un mouvement naturel de renouvellement de l’espèce. Alors, nous avons discuté entre nous. Nous nous sommes demandés vers quoi nous pourrions vraiment évoluer ici. Qui pourra nous donner la chance d’une seconde vie, d’une seconde main ? Sera t’on remplacé, jeté, recyclé puis, un jour, érigé comme œuvre d’art lorsque le temps aura donné raison à notre utilité ? Comme l’open space, nous étions des individus comme les autres, nous étions de passage, un petit d’histoire et d’espoir…