Est-ce que tu m’entends, hey oh ?

Par Morgane Dalbergue, Talent Sourcer chez Voodoo, la startup française qui leva 200 millions de dollars en 2018 auprès de Goldman Sachs.

Attention, le titre de cet article peut induire en erreur. De drôle à ringard, les avis divergent sur cette chanson (parfaitement ridicule si on me demande mon avis) du paysage français, mais même si mon histoire aurait pu tourner au drame, je ne suis pas là pour vous parler de Tragédie.

Non, je m’en viens aujourd’hui vous parler de moi mais d’une façon un peu plus personnelle, plus intime en quelques sortes. Je vous assure que c’est un exercice de taille, pour l’introvertie naturelle que je suis, et ce même s’il ne s’agit ici que de coucher quelques mots sur une page blanche. Cependant, le sujet est important et parfois, mettre des mots sur des maux est un bon début alors me revoilà avec un nouvel article (au titre douteux donc).

Tout commence avec le constat suivant :

J’ai un handicap.

Je vous rassure, je le vis très bien, j’en rigole tous les jours et je fais rire mon entourage au passage. L’adage “Il vaut mieux en rire qu’en pleurer” est devenu un principe, pour moi.

Mais revenons donc au vif du sujet, avec un peu plus de détails. J’ai donc un handicap avec lequel je compose depuis que j’ai 4 ans environ et qui parfois, me complique vraiment la vie.

Je suis malentendante.

J’utilise ce terme parce que j’y suis attachée, si je puis dire. Il dénote la différence entre une personne sourde et une personne entendante et parfois, cette différence n’est pas évidente à saisir.

Parce que non, je ne suis pas complètement sourde, malgré le nombre de fois ou j’ai pu entendre cette harangue pensée comme une insulte, dont voici quelques variantes :

✴ “Mais t’es sourde ou tu le fais exprès !?” ✴ “Mais t’es sourde ou quoi ?” ✴ “Mais t’écoute rien bordel !”

(Certes, pour la dernière insulte, je l’admets volontiers : parfois je n’écoute vraiment rien)

Mais non, je ne suis pas sourde, non je ne le fais pas exprès et non, je n’entends pas non plus correctement.

Je suis cette personne un peu pénible qui fait répéter plus de 5 fois un terme basique ou une phrase toute simple. Je suis celle qui râle quand la musique est trop forte en soirée et je suis aussi celle qui monte le volume de la TV à fond parce que la plupart des programmes ne proposent pas de sous-titres adaptés, je suis celle qui va hocher la tête lorsqu’on me parle au milieu d’un groupe trop bruyant sans comprendre un traître mot de ce qui m’a été dit. Je suis celle qui ne va pas rire parce que je n’aurais pas entendu la blague, je suis cette personne qui ne participe pas aux activités aquatiques parce que les appareils auditifs et l’eau, ça ne fait pas bon ménage, je suis celle qui écoute la musique tellement fort dans son casque que les autres autours me jettent des regards noirs et soufflent très fort leur mécontentement (c’est mon passe temps favori dans le RER).

Alors encore une fois, je suis malentendante mais je le vis très bien !

Bon, on ne va pas se mentir, ce n’est pas rose tous les jours. Pour tout vous dire, ça ne l’a jamais vraiment été.

Par exemple, la découverte de mon handicap fut suivie par de longues séances d’orthophonie. Parce que oui, apprendre à parler quand on n’entend pas correctement, c’est du sport et il m’arrive encore aujourd’hui de prononcer le T de diplomatie (pour ma défense, j’ai découvert très tardivement que ça ne se prononçait pas comme ça). Je l’ai déjà mentionné mais je n’ai jamais été à l’aise en groupe et de fait, je me suis volontairement et systématiquement mise à l’écart. Je savais déjà lire, donc j’étais l’enfant bizarre qui passait sa vie dans les livres et cette attitude m’est restée jusqu’à la fin de mes études supérieures.

Ah, d’ailleurs. Les études ! Parlons en un peu, parce que entre les professeurs qui parlent dans leurs barbes et les élèves qui n’écoutent rien et qui font du bruit, j’ai raté des cours entiers alors que j’étais bien présente. Le collège, le lycée, le MASTER … Quelque part, j’ai commencé à développer mes compétences de sourceur à ce moment-là, à force de devoir reconstituer les cours sur la base de quelques bribes attrapées au vol. Ce n’est qu’un exemple mais je pourrais aussi parler des enfants et des adolescents ingrats, des stigmatisations qui viennent avec les insultes ou encore des sorties extra-scolaires, il y en a notamment une au festival de Cannes qui serait particulièrement savoureuse à raconter (oui parce que en plus, j’avais en option : cinéma audio-visuel, ironiquement).

En plus, allez savoir pourquoi, peut-être dans l’idée de faire de moi un(e) (?) Beethoven en herbe, on m’a fait apprendre divers instruments en grandissant. J’ai commencé par le solfège (bon ça, c’était facile, ce n’est qu’une forme de lecture) et ensuite, je suis allée de la flûte traversière au piano, en passant par le violon et l’incontournable flûte à bec. Autant vous dire que je n’ai jamais eu l’oreille musicale … (l’oreille tout court, c’est déjà pas mal je trouve, de mon point de vue). J’ai toujours été nulle au blind test parce que ça me prend trop de temps pour entendre les premières notes et pour ensuite les reconnaître. Cela dit, j’ai une culture musicale assez intéressante, même si je n’entends pas la même chose que les gens entendants lorsque j’écoute une chanson, une musique, les dialogues d’un film même.

Fast-forward jusqu’à aujourd’hui.

Je vous donne un exemple de l’influence de mon handicap sur mon quotidien : en tant que Talent Sourcer, je passe une bonne partie de mon temps au téléphone et je déteste ça. C’est très paradoxal, je vous l’accorde. Cependant, en grandissant, j’ai toujours fuit cet “outil du diable” parce que cela me plaçait dans une position extrêmement inconfortable, où j’étais vulnérable et facilement déstabilisée, où je pouvais très vite me sentir ridicule et même risible.

Alors non, ce n’est pas évident et parfois, c’est même franchement moche.

Je sais bien, que c’est pénible de devoir répéter plusieurs fois la même chose. J’ai naturellement développé des méthodes et des “instincts” pour pouvoir suivre le rythme, je porte des appareils auditifs dans les deux oreilles mais même avec toute l’aide possible, je n’entend pas comme une personne entendante. Ce n’est pas grave, du tout même !

Sauf que voilà ; mon handicap est invisible et indécelable, sauf pour les personnes y ayant déjà été confrontées auparavant. On m’a dit plusieurs fois que j’avais “un drôle d’accent”, ce que mon ORL a expliqué par le fait que j’articule beaucoup plus que la plupart des gens. Il y a quelques petits détails qui trahissent mon désavantage mais d’une manière générale, personne n’y fait attention.

Jusque là, aucun souci. Certaines personnes choisissent, pour des raisons qui leur sont propres, de ne pas divulguer leur handicap et je respecte entièrement cette décision.

Personnellement, je l’assume ouvertement et je le dis, systématiquement, lorsque je rencontre de nouvelles personnes.

Les gens qui entendent tout à fait “normalement” (je n’aime pas beaucoup ce mot, la norme et moi ça fait 46 …) ne réalisent pas à quel point ce handicap peut-être une source d’angoisse et de stress.

L’idée d’aller présenter un meetup devant une soixantaine de personnes provoque chez moi de véritables sueurs froides et ce même si je connais mon sujet sur le bout des doigts. Les interventions professionnelles dans des endroits bruyants et peuplés, c’est une sorte d’enfer personnel. Les TeamBuilding avec des activités aquatiques, les coups de téléphone intempestifs des collègues, les déjeuners dans des restaurants branchés, les conversations dans les transports ou dans la rue …

Mon handicap, même si je l’assume et que je choisi d’en rire, reste pénible à vivre. Certains jours plus que d’autres.

Alors lorsque je suis confrontée au manque de patience des gens, quand ce n’est pas de l’intolérance pure et simple, je perds un peu mon calme.

La phrase que je déteste le plus entendre, c’est : “Non mais laisse tomber”, qui vient en général après deux ou trois répétitions et la personne qui, lassée de devoir se faire comprendre, abandonne. Vous seriez surpris de savoir combien de fois je me retrouve confrontée à ces quelques petits mots dont l’impact peut sembler parfaitement anodin, pour ceux qui entendent correctement. Pour moi, ce fut longtemps dévastateur, ça l’est encore un peu aujourd’hui lorsqu’ils viennent de gens qui savent qui je suis, avec qui je dois composer tous les jours.

Alors désormais, que ce soient des étrangers derrière moi dans les couloirs du RER qui me demandent de m’écarter de leurs chemins ou mes collègues qui me parlent depuis l’autre bout de l’open space en pleine ébullition, je n’hésite pas à préciser que je n’entend pas bien. J’invite alors mes interlocuteurs à se rapprocher, à articuler, à être patient et indulgent … à faire des efforts en somme.

Parce que jusqu’ici, je me suis toujours adaptée (me déplacer pour me rapprocher, me concentrer pour entendre, essayer de ne pas faire répéter trop souvent, laisser couler lorsque je ne saisissais pas quelque chose …) mais il y a des contextes dans lesquels je ne devrais pas avoir à le faire. Je parle par exemple de mes collègues, avec qui je passe le plus clair de mon temps (c’est à dire 6 à 8h par jour, 5/7 jours). Je sais que mon handicap est invisible et qu’il peut facilement s’oublier, mais moi je ne l’oublie pas : je vis avec.

Donc parfois, c’est aux autres d’y mettre un peu du leur, surtout ceux qui me fréquentent au quotidien et qui n’ont pas cette “excuse” de ne pas savoir.

J’ai arrêté de demander pardon pour quelque chose dont je ne suis pas responsable.

C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup (vous me connaissez à force, il fallait bien que je glisse une référence musicale sympa — celle du titre ne compte pas, je re-précise) car il m’a fallu longtemps pour arrêter de dire “oups, pardon” dans ce genre de situation. Deux petits mots que je sortais machinalement et automatiquement, parce que c’est ce qu’on m’a appris à faire en grandissant. Deux mots que je n’avais pas vraiment remis en question, jusqu’à mon arrivée à Paris. (Pardon les Parisiens, mais vous êtes un peu l’école de la vie, quelque part …). Alors ça m’a demandé des efforts, du travail personnel et une belle dose de courage, mais j’y suis parvenue.

Aujourd’hui, j’assume mon handicap et je ne dis plus “pardon” parce que je n’ai pas entendu (bon, ça m’arrive encore mais uniquement lorsque c’est justifié, je ne suis pas soudainement devenue impolie !)

Pour finir, je vous laisse avec une citation d’une de mes idoles, qui reflète parfaitement mon état d’esprit au sujet de mon handicap (et de la vie en général) :

“Stay afraid, but do it anyway. What’s important is the action. You don’t have to wait to be confident. Just do it and eventually the confidence will follow.” - Carrie FISHER

Edgar People - Cabinet de Recrutement Digital